Pourquoi la transparence est essentielle au Luxembourg
Le Luxembourg se situe au carrefour des systèmes politique et financier européens.
Place financière mondiale de premier plan, il constitue un centre essentiel pour les fonds d’investissement et la finance transnationale et accueille d’importantes institutions de l’Union européenne. Les évolutions qui s’y produisent ont des conséquences bien au-delà de nos frontières, non seulement pour l’Europe, mais aussi pour l’architecture mondiale de l’intégrité financière et de l’application des règles anticorruption.
Le Luxembourg dispose également d’un solide bilan : il obtient de bons résultats selon les indicateurs relatifs à l’état de droit et figure régulièrement parmi les dix premiers pays de l’indice de perception de la corruption de Transparency International, même si son score est passé de 81 à 78 et son rang mondial de la 5e à la 8e place dans le dernier rapport IPC pour 2025). Le pays a ratifié les principales conventions anticorruption de l’ONU, de l’OCDE et du Conseil de l’Europe1, instauré un registre parlementaire des représentants d’intérêts et des codes de conduite pour les hauts responsables publics2, renforcé les règles de lutte contre le blanchiment de capitaux et mis en place des protections juridiques pour les lanceurs d’alerte.
Ce bilan ne donne toutefois qu’une partie de l’image. Malgré les progrès significatifs accomplis dans la lutte contre la corruption, l’approche luxembourgeoise repose encore fortement sur le droit pénal et l’application au cas par cas. Les enquêtes et poursuites pour corruption d’agents publics étrangers restent relativement rares, les outils de détection proactive sont peu utilisés et les sanctions, selon le rapport 2024 du Groupe de travail de l’OCDE sur la corruption, ne sont pas toujours suffisamment dissuasives. Des mesures anticorruption plus larges — telles que des évaluations systématiques des risques de corruption, des stratégies coordonnées de prévention et des institutions spécialisées et indépendantes dotées d’un mandat clair3— commencent seulement à émerger.
Les pratiques d’application doivent également s’adapter à un contexte dans lequel des régimes étrangers de lutte contre la corruption, tels que le UK Bribery Act et la loi française Sapin II, façonnent de plus en plus les attentes envers les entreprises multinationales opérant au Luxembourg, et où le risque d’enquêtes extraterritoriales et de sanctions cumulatives est réel.
Dans un pays qui joue un rôle déterminant dans la finance européenne et la prise de décision au niveau de l’Union, ces lacunes ne sont pas de simples questions techniques : elles influencent sensiblement la capacité des systèmes à s’améliorer et à s’adapter.
La nécessité de s’adapter s’est accentuée après l’accord du Parlement européen et du Conseil de l’Union européenne, le 2 décembre 2025, sur la première directive anticorruption de l’Union. Destinée à harmoniser le droit pénal de la corruption et à instaurer une approche de tolérance zéro, la directive a été assouplie au cours des négociations. Les organisations de la société civile qui plaidaient pour un instrument plus ambitieux considèrent que le cadre final manque d’ambition, de clarté et de force exécutoire, ce qui confère une responsabilité encore plus grande aux États membres comme le Luxembourg pour aller au-delà des normes minimales. Cette responsabilité est renforcée par le profil économique du Luxembourg : un marché intérieur restreint, une économie très ouverte, d’importants flux d’investissements directs étrangers entrants et sortants, et de nombreuses entreprises sous contrôle étranger ou structurées comme sociétés holding — des conditions qui maintiennent une forte exposition aux risques de corruption d’agents publics étrangers et de blanchiment de capitaux.
Le Luxembourg se trouve à un moment décisif : une voie consiste à satisfaire uniquement aux exigences minimales de la future directive européenne et des normes internationales connexes ; l’autre permet de bâtir une architecture de l’intégrité plus cohérente et tournée vers l’avenir, dans laquelle la société civile est reconnue comme un partenaire essentiel. Luxembourg for Transparency (L4T) est là pour faciliter cette seconde voie.
Pourquoi avons-nous choisi d’être « pour la transparence » plutôt que simplement « contre » la corruption ?
Le nom « Luxembourg for Transparency » a été choisi délibérément. Être « contre la corruption » est essentiel, mais nous définit par ce à quoi nous nous opposons. Être « pour la transparence » et l’intégrité définit la société et le monde que nous souhaitons contribuer à façonner.
Nous défendons un Luxembourg où le pouvoir public et l’influence privée s’exercent dans l’intérêt général ; où les décisions peuvent être questionnées et comprises ; et où les personnes et les communautés disposent d’une véritable voix dans la gouvernance qui les concerne. Notre priorité est de concevoir des systèmes qui rendent plus difficile la commission de faits de corruption nationale ou transnationale et d’autres infractions financières, plutôt que de seulement les dénoncer après coup, en reconnaissant qu’il ne s’agit pas uniquement d’infractions économiques, mais aussi de symptômes d’injustices, d’inégalités et d’inefficacités plus profondes dans le fonctionnement des gouvernements et des institutions.
L4T entend y parvenir par des perspectives impartiales et fondées sur des données probantes, une recherche et un plaidoyer rigoureux, la promotion de nouvelles normes et des solutions pratiques. Nous mobilisons une action collective multisectorielle — réunissant autorités publiques, entreprises, médias et société civile — et donnons au public les moyens d’agir.
Nos priorités comprennent :
– analyser comment les systèmes et les pratiques créent des possibilités de corruption, de conflits d’intérêts, d’influence indue et de flux financiers illicites ;
– soutenir la mise en œuvre effective des obligations nationales et internationales du Luxembourg ;
– promouvoir des valeurs positives et des normes éthiques élevées dans les institutions publiques et le secteur privé ; et
– fournir aux journalistes, professionnels, acteurs de la société civile et au grand public les outils nécessaires pour demander la transparence et dialoguer avec les décideurs.
Nous nous engageons à faire progresser le changement par un plaidoyer soutenu et constructif, l’action collective et le soutien apporté à celles et ceux dont les efforts correspondent à notre mission.
Cela signifie travailler aux côtés — plutôt que contre — des institutions et des entreprises disposées à s’améliorer, tout en restant indépendants, politiquement impartiaux et prêts à nous exprimer avec franchise lorsque les normes ne sont pas respectées et que la redevabilité fait défaut.
Nos valeurs fondamentales — transparence, intégrité, redevabilité et courage — façonnent à la fois nos priorités et nos méthodes. Nous considérons la redevabilité comme un acte de courage et estimons que la protection des contre-pouvoirs démocratiques constitue une responsabilité collective de toute la société.
Les cadres internationaux — de la CNUCC au Programme de développement durable à l’horizon 2030 — établissent systématiquement un lien entre transparence, participation du public et intégrité, et reconnaissent le rôle essentiel de la société civile pour traduire les obligations juridiques dans la pratique quotidienne. Pour le Luxembourg, la définition d’une stratégie nationale anticorruption efficace et la décision de créer ou non une autorité spécialisée — et selon quelles modalités — devraient suivre une démarche consultative fondée sur des données probantes : évaluations complètes des risques de corruption ; large consultation des parties prenantes, notamment la société civile, le pouvoir judiciaire, le secteur financier, le Parlement et les partenaires européens ; mandats législatifs clairs alignés sur la CNUCC et la directive anticorruption européenne de 2025 ; et garanties intégrées concernant l’indépendance institutionnelle, des ressources suffisantes, des pouvoirs de prévention et d’enquête, la redevabilité et la coopération interinstitutionnelle. Ancrer la réforme dans les meilleures pratiques internationales et un contrôle public continu contribuera à transformer les engagements politiques en résultats mesurables et durables.
Pourquoi donner la priorité à la transparence ?
L’antidote à la corruption, aux pots-de-vin et aux infractions connexes ne se résume pas à la transparence ; celle-ci en constitue toutefois le point de départ indispensable. Sans informations accessibles, fiables et disponibles en temps utile, un contrôle véritable, un débat public éclairé et une redevabilité crédible sont impossibles.
Pour le Luxembourg, la transparence est également un atout stratégique. Des règles claires et effectivement appliquées en matière de lobbying, des données accessibles et utilisables, un véritable accès à l’information, une publication robuste des bénéficiaires effectifs et des processus décisionnels traçables contribuent tous à :
- protéger les agents publics et les entreprises honnêtes contre les soupçons infondés ;
- réduire le risque de captation par des intérêts particuliers ;
- renforcer l’attrait du pays pour les investisseurs responsables et les talents ; et
- maintenir la confiance du public dans les institutions face aux inquiétudes géopolitiques croissantes en Europe.
En outre, la démographie luxembourgeoise rend une culture plus approfondie de la transparence à la fois nécessaire et réalisable. Avec une population jeune, diverse et hautement qualifiée, dont près de la moitié des résidents sont nés à l’étranger, le pays est bien placé pour adopter des formes plus dynamiques, participatives et inclusives de gouvernance.
La participation des jeunes et des responsables émergents constitue donc un axe central des travaux de L4T. Par l’éducation civique, des analyses accessibles et un dialogue inclusif, nous voulons donner à la prochaine génération les moyens de reconnaître, de questionner et de prévenir les pratiques de corruption et les manquements financiers dans la vie publique et l’économie.
En plaçant la transparence au cœur de son action — étroitement liée à l’intégrité, à la redevabilité et à la participation du public — le Luxembourg peut non seulement gérer ses risques, mais aussi renforcer sa réputation de place financière et institutionnelle digne de confiance et tournée vers l’avenir. Il peut également approfondir son identité de société dynamique et diverse, où les personnes ne viennent pas seulement travailler, mais construisent leur vie et participent à la vie publique avec l’assurance que les décisions sont transparentes, compréhensibles et véritablement centrées sur les personnes.
Le rôle de L4T consiste à soutenir ce parcours : en fournissant des analyses impartiales, en plaidant pour des normes robustes, en facilitant l’action collective et en se tenant aux côtés de celles et ceux qui, au Luxembourg, s’engagent pour un avenir plus transparent, plus équitable et plus responsable.
1 Convention des Nations unies contre la corruption (CNUCC), Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Conseil de l’Europe (CdE), Union européenne (UE).
2 Le registre parlementaire luxembourgeois des représentants d’intérêts, qui ne s’applique qu’aux réunions formelles, a été initialement créé en décembre 2021 par la Chambre des députés. Ses mécanismes ont ensuite été actualisés en juin 2021, de nouvelles règles étant entrées en vigueur le 15 septembre 2025. En vertu de ces réformes, les représentants d’intérêts ne doivent plus s’enregistrer préalablement avant une réunion formelle avec un député ; les députés doivent désormais déclarer a posteriori leurs réunions avec des représentants d’intérêts. Le registre actualisé doit également mentionner l’objet de la réunion et le nom des députés concernés.
3 Selon le rapport 2025 de l’Union européenne sur l’état de droit, le Comité de prévention de la corruption (COPRECO) examine l’élaboration d’une stratégie anticorruption formelle. Des mesures concrètes pour mettre en œuvre les recommandations de l’OCDE devraient être présentées au début de 2026, ainsi que d’éventuels ajustements des fonctions du COPRECO. Actuellement, celui-ci est un organe interministériel consultatif. En vertu de la CNUCC, les parties doivent créer une entité indépendante chargée de superviser et de coordonner les politiques préventives de lutte contre la corruption. Par ailleurs, l’Office des signalements, créé en 2023, devrait publier son premier rapport d’activité.